mardi 31 mai 2011

Maudites obsessions... du passé au présent

- Salut, P’tit gars. Tu vas bien ?
- Non, je me suis disputé avec une éducatrice, j’ai été puni par le directeur et les copains se moquent de moi en disant que Christophe Maé n’est plus mon ami.
- Je te l’ai déjà expliqué Lou : ils en ont marre de t’entendre tout le temps parler de Christophe Maé… comme les autres.
- Quoi, t’en as marre ? Tu veux m’interdire de parler de Christophe Maé ? (les phrases traditionnelles lorsqu’il sent un opposition)
- Est-ce que j’ai dit ça, mon fils ?
- T’es fâché ? (autre phrase traditionnelle dès que le ton n’est plus enjoué).
- Ai-je l’air fâché ?
- J’ai envie d’être jeudi. Jeudi d’avant…
- Tiens, tiens… Tu veux parler de la rencontre avec Christophe Maé.
- Oui.
Je prends ma respiration. Je sais que la phrase va faire mal, mais il ne faut pas entretenir d’espoir.
- Mais c’est fini, Lou. C’est du passé et on t’a déjà expliqué que tu ne reverras pas Christophe Maé avant des années.
- C’est une punition ?
- Lou, s’il te plaît ! On t’a déjà expliqué qu’il a une vie de fou, beaucoup de travail, de concert de villes en villes, que des milliers et des milliers de personnes aimeraient bien le rencontrer… Que tu as eu cette chance unique avec deux autres enfants parmi les 8.000 sepctateurs de Forest National.
- Mais j’ai peur...
Ecoute, mon p’tit gars, tout va bien (câlin à l’appui). On va prendre le temps de discuter tous les deux et tu vas bien te concentrer, OK ?
Ses larmes montent et sa voix chevrote, comme à chaque fois qu’il craint la perte d’un « univers » sécurisant.
- Je suis nul.
- Mais non, Chounet.
- J’ai envie d’aller au lit.
- Pourquoi, Lou ?
- Je suis fatigué.
- Tu es fatigué ou tu ne voudrais plus vivre le moment présent ?
- Oui. J’ai envie d’aller dans ma chambre.
- Allez, viens dans mes bras, on va causer tous les deux et je vais t’aider.
Il se blottit contre moi et je lui réexplique pour la énième fois des préceptes très simples :
- Est-ce que tu es nul au piano ?
Un petit « non » balbutié en réponse.
- Et bien, des tas de gens sont nuls au piano. C’est pas leur « truc», alors que toi, tu es hyper doué. Tu mémorises n’importe quelle chanson que tu entends pour la première fois ! Tu as appris à jouer de tes dix doigts sans prof... Et j’en passe. Est-ce que je me trompes ?
Un “non” un peu plus affirmé.
- Par contre, c’est vrai, tu as difficile à vivre dans le présent et à aller vers des choses nouvelles, alors que la plupart des gens n’ont aucune difficulté à changer de centre d’intérêt, de plaisirs etc. C’est TA difficulté, Lou. C’est ton handicap (NDLA: enfin, pas le seul). Et c’est de là que vient ton obsession de Christophe Maé...
Il m’interrompt :
- et mes tocs !
- “Farpaitement”, mon gars ! Et avant Christophe Maé, c’était Joëlle, et avant cela...
- Petit chien Courage...
- Yes ! Et Monsieur René, alors !
Timide sourire mais l’inquiétude revient au galop. Tremolo bis :
- Mais alors, tu vas m’interdire de parler de Christophe Maé ou d’enregistrer des histoires avec mes personnages...
- Mais non Lou, laisse-moi continuer et écoute-moi bien. ... Depuis que tu es tout petit, tu as difficile à vivre dans le moment présent. Dès que tu vis quelque chose qui te plait, tu veux le répéter, répéter et répéter encore. Que ce soit un mot ou une phrase qui t’a fait rire, une situation qui t’a plu, un chanteur que tu aimes etc.
Ce n’est pas ta faute, Lou, c’est la faute à un petit morceau de ton cerveau qui ne s’est pas formé, comme le fait que tu sois aveugle. On l’appelle le (en moi-même : P... de) septum Pellucidum. C’est un endroit du cerveau qui fait “discuter” les émotions avec la réflexion – on appelle cela, le rationnel -. Et bien toi, tu as difficile à être rationnel, à gérer tes émotions, parce qu’il n’y a pas assez de chemins dans ton cerveau pour que le rationnel viennent en aide à tes émotions. Alors tes émotions gagnent et tu préfères rester avec elles.
Silence (je lui laisse le temps de digérer tout cela)
- Tu te rends compte, mon gars ? – j’enfonce une main dans sa tignasse et lui caresse son crâne – Tu te rends compte qu’il y a deux parties de ta tête qui réfléchissent et discutent entre elles. L’une te dit : vas-y découvre, ose, fais attention, tu exagères etc., et l’autre qui dit :”Non, non, non, les émotions, c’est trop fort : c’est chouette quand c’est gai, mais quand c’est triste... Alors n’écoute rien ! Revis les choses que tu aimes et rien d’autre !”. C’est comme cela que le présent te fait peur, Lou, car tu ne sais pas si il sera chouette ou non. C’est pour cela que tu préfères reproduire le passé dans le présent et que tu as difficile à vivre des choses nouvelles. Mais tu as vu les progrès que tu as fait en 12 ans, mon gars ?
- Silence radio en face de moi –
- Hé, Lou ? Tu m’entends ? (“Oui”) . Tu te rends compte des énormes progrès que tu as fait pour gérer tes émotions et oser découvrir de nouvelles choses ?
- Oui !
- C’est génial, mon pote, et on tu vas continuer à progresser, seulement il te faut plus de temps que quelqu’un d’autre et cela te demande plus d’effort.
- Oui, mais j’ai peur que tu m’interdises de ne plus aimer Christophe Maé.
- Est-ce que j’ai dit cela ?
- Non.
- Tu vas toi-même faire un effort pour ne plus penser tout le temps à Christophe Maé. On va mettre un peu la pédale douce.
- Ne dis pas ça, papa. (agacé)
- Quoi ?
-“mettre la pédale douce” et tout ça...
- Mais tout va bien, Lou. Regarde : il y a deux ans... est-ce que tu connaissais la musique de Christophe Maé ?
- Non.
- Et est-ce que tu étais malheureux ?
- Non.
- ...Et bien, c’est la preuve que tu n’as pas besoin de penser tout le temps à lui pour être heureux.
Bingo ! CQFD ! Alleluia ! Je le sens interpelé.
- Tu m’as entendu, Lou ?
- Oui.
- Tu n’as pas besoin de penser tout le temps à Christophe Maé pour être heureux. Tu étais heureux avant de découvrir sa musique, mon pote !
Petit sourire.
- Allez, répète moi ça !
- Tu n’as..
- Non, « je » !
- Je n’ai pas besoin de penser tout le temps à Christophe Maé pour être heureux.
Sourire.
- Encore une fois, mon gars !

Et ce n’est qu’un résumé de la longue conversation d’une heure et demie que nous avons eu ensemble, ponctuée de larmes, de doutes, de peur et in fine, de beaucoup de courage.
Pour se détendre, je l’ai ensuite emmené voir la vidéo sur You Tube où Michael Gregorio se moque gentiment des talents artistiques de… Christophe Maé !
L’occasion de démystifier un peu la star et de lui rappeler que Maé, c’est chouette, mais il n’y a pas de quoi crier au génie musical.
Amusant, Lou a tout de suite compris où l’humoriste voulait en venir : des chansons construites sur les mêmes accords de fond. Il a de lui-même cité les 4 chansons avant même de les entendre.

Le soir, au moment du coucher, Lou m’a remercié pour cette conversation.
Il était regonflé à bloc, plein de bonnes résolutions pour l’école, sa classe, ses potes…
Puisse cette résolution tenir… jusqu’à la prochaine discussion.


11 commentaires:

laetitia a dit…

quelle belle leçon de patience, d'amour et ... de génie !
Lou a beaucoup de chance de vous avoir !
Mes amitiés ;-)

Corinne a dit…

Laeticia a les mots justes.
Trouver le bon ton et les termes adaptés, expliquer sans cesse, bravo Luc !
Bises à toute la tribu
Corinne

ANDREE a dit…

Tout en comprenant le dilemme que Lou doit affronter j'ai énormément de respect pour cette façon qui est la tienne Luc pour toujours démêler l'histoire et lui faire comprendre le pourquoi du comment... Je trouve au bout du compte que le principal est que Lou ait compris...
J'ai compris une chose, c'est que ce ne sont pas seulement les enfants qui ont une différence qui se trouvent devant de telles réactions mais que les êtres humains sont par principe égoïstes et jaloux des autres.. Pour Lou c'est beaucoup plus difficile à accepter... Mais comme tu le dis, que de progrès il a fait ce grand garçon!!!
Un énorme bisou à Lou

Bèrlebus, phiLousophe a dit…

On fait ce qu'on peut, ma bonne dame ! ;-)
Mais que c'est compliqué de détricoter en permanence son schéma mental sans l'expertise de professionnels...
Mais certes, Lou grandit et bien. De là à ce que...
Quant à la patience - vertu que je dois aller chercher au fond de moi-même -, je n'ai guère le choix. Sans elle, pas de communication possible et constructive avec Lou.

Réverbères a dit…

Simplement, merci pour ce témoignage !

François-Marie

Michaëlle a dit…

J'ai tendance à laisser beaucoup parler mon enfant intérieur ces derniers temps... et je comprends Lou. Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais les paroles de Christophe Maé me touchent (un écho ?). Alors je dirais peut-être : du passé en passant par le présent (et là je te rejoins) mais les rêves influencent le "futur présent". Tu me suis ?

Les fleurs du printemps sont les rêves de l’hiver racontés, au petit matin, à la table des anges. Gibran Khalil


Source : Fiez-vous à vos rêves, car en eux est cachée la porte de l’éternité. Gibran Khalil

Bèrlebus, phiLousophe a dit…

Je te suis très bien, Michaelle et te rejoins, mais vivre le présent (sa nouveauté, ses surprises etc.) est réellement le grand défi pour Lou.

Anonyme a dit…

Quelle joie de retrouver Lou dans ce nouveau blog!
J'avais quitté l'ancien avec regret après avoir lu le dernier post mais ne m'étais jamais résolue à l'enlever de mes "favoris".
En me promenant aujourd'hui sur la toile, j'ai réouvert le livre et me voici, ravie !
Cécile

Bèrlebus, phiLousophe a dit…

Bienvenue Cécile. Bientôt deux ans depuis la fermeture du "Journal de Lou". Quelle tenacité ! ;-)

Annick a dit…

JE VOUS EMBRASSE, la tribu,

ah que non, parfois c'est pas facile de tenter démêler comprendre une pensée singulière,
mais c'est essentiel!

not* gars ici, nous étonne encore, par ses progrès possibles,

il ne faut pas abandonner!
courage!

Bèrlebus, phiLousophe a dit…

Bonjour Annick,
ravi de te lire. Bises à toi et Jean-sé.