jeudi 23 mai 2013

La révolte d'un papa (A propos de l’enseignement spécialisé en Belgique francophone)

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Un coup de gueule afin de m'éviter un ulcère à l'estomac tant la situation de la scolarité de Lou et de tant d'enfants de l'enseignement spécialisé me taraude depuis tant d'années.

Par Luc Boland
Président (FF) d'une association de parents d'une école de l'Ens. spécialisé,
Président de la Fondation Lou et de la Plateforme Annonce Handicap,
Papa de Lou, 14 ans, porteur d’une déficience très rare : le syndrome de Morsier.


A la demande de l’UFAPEC, mais aussi à l’attention de la Plateforme de l’enseignement spécialisé et du Conseil Supérieur de l’Enseignement Spécialisé, je voudrais, par cette lettre, partager sans ambages mes divers sentiments, analyses et réflexions vis-à-vis de la situation de l’enseignement spécialisé, quitte à jeter un pavé dans la marre.

D’un système dépassé :

Je suis effaré de constater que l’organisation de l’enseignement spécialisé, mise à part le décret intégration de 1984,  s’auto-satisfait de son organisation de 1970, sans aucune remise en cause fondamentale d’un système vieux de 43 ans.
Celui-ci, mis à part le quota d’élèves par classe, est un grossier copié collé du système traditionnel qui en fin de compte, n’est pas adapté à la réalité de sa population qui a fortement évoluée, compte-tenu de l’intégration.
De même, les types et formes ne répondent plus aux pathologies et diagnostics qui se sont affinés depuis 40 ans ou ont été nouvellement définies (les « dys », les handicaps associés de plus en plus fréquents dans l’ES, les pathologies lourdes, …).

Ainsi par exemple, un enfant de type 6 forme 2 ayant un apprentissage lent lié à une déficience sensorielle et un retard mental qui n’obtiendrait pas son CEB en primaire, n’a aucune chance de pouvoir suivre un enseignement dans le secondaire qui lui permettrait d’acquérir ces aptitudes de base qui seront bien utiles à son autonomie future (calcul, lecture, écriture, étude du milieu). Un tel élève, malgré les progrès de ses compétences et capacités, est donc condamné à une scolarité en secondaire réduite à la sociabilisation, aux apprentissages et à l’autonomie à minima.
Par ailleurs, la possibilité de pouvoir obtenir une dérogation afin de pouvoir poursuivre l’enseignement scolaire jusqu’à l’âge de 21 ans est non seulement insuffisante, mais une fois encore inadaptée à toute la population de jeunes personnes en situation de handicap à « croissance lente ». Ces jeunes pourraient acquérir une autonomie et des compétences si on poursuivait leur enseignement au-delà de cette date fatidique, alignée une fois encore sur une normalité rétrograde. Les dernières études scientifiques ont démontré que les facultés d’apprentissage ne se limitaient pas à la jeunesse.

De même, l’organisation du secondaire calqué sur l’enseignement traditionnel, avec autant de professeurs que de matières, ne tient nullement compte de la nécessité impérieuse d’un rapport humain personnalisé et d’un suivi étroit de l’élève, d’un référent qui suive ses progrès, d’un système d’évaluation régulier entre les professionnels en charge de celui-ci et un partenariat avec les parents. Pour preuve, la réelle mise en application d’un PIA (plan individuel d’apprentissage) est inexistante dans les faits.

Par ailleurs, l’imbroglio du système belge et de ses tutelles a créé une incommunicabilité et une absence de collaboration entre les centres de services (éducateurs et professionnels de la santé) dépendant, par exemple à Bruxelles, de la COCOM et l’enseignement qui dépend de la COCOF, ne permettant plus de soutien réciproque entre professionnels et de stratégies communes vis-à-vis de l’enfant.

Quant à l’organisation des transports scolaires de l’enseignement spécialisé, je ne m’étendrai pas sur les scénarii connus de tous : des circuits beaucoup trop longs qui frisent la maltraitance,  l’absence régulière d’accompagnateur, l’absence totale de formation de base des chauffeurs et accompagnateurs vis-à-vis de la population dont ils ont la charge (alors qu’il suffirait d’inclure l’obligation à une brève formation dans l’appel d’offre des marchés publiques) et enfin les menaces ou exclusions d’enfant jugés trop turbulents, incontinents etc.
En outre,  ce système a provoqué un trou béant et une absence totale de communication entre les parents et l’école, et plus simplement la rencontre entre parents, provoquant un isolement de l’enfant et de sa famille en dehors de sa scolarité.

Enfin, il y a une criante absence structurelle concernant la transmission des pédagogies et des techniques d’apprentissage aux parents, nécessaire dans leur quotidien avec leur enfant (p. ex. : technique de l’usage de la canne, apprentissage de la langue des signes, etc.). Ce type de formation est laissé au bon vouloir et au bénévolat d’enseignants et de rares écoles.

D’une situation dégradée :

L’intégration ou inclusion, aussi louable et indispensable qu’elle soit, a provoqué une situation perverse et extrêmement préjudiciable pour les enfants dont le niveau de handicap ne leur permet pas d’en bénéficier. Les coûts financiers et humains (adaptation de lieux, salaires des professeurs auxiliaires détachés auprès d’un nombre très restreint d’enfants, achat et remboursement de matériel adapté dont seuls les enfants en intégration peuvent bénéficier) génère aujourd’hui une inégalité criante.

La population de l’enseignement spécialisé a profondément changé.
L’enseignement spécialisé Type 6  (cécité) et 7 (surdité) de forme 4 (enseignement normal adapté) s’est vidé de ses bons éléments pendant que la population de forme 2 a explosé. En cause sur ce dernier point, la nécessité des établissements d’avoir un quota suffisant d’élèves, quitte à y accepter d’autres pathologies lourdes ou, à contrario, pour répondre avec humanisme à l’absence de places adaptées pour ces élèves porteurs d’handicaps associés. Les normes d’encadrement de la forme 2 ne répondent donc plus au type de population qui la fréquente.
Il est de notoriété que les Types 1, 2 et 3 ne sont plus capables d’accueillir tous les types de déficiences mentales, dont surtout celles ayant des problèmes médicaux associés tel que par exemple l’épilepsie.
Enfin, alors qu’on prône l’inclusion, la population du type 8 (« troubles instrumentaux ») a explosé depuis 20 ans, ce qui laisse songeur.
Parallèlement à cette situation, bon nombre d’enfants handicapés de grande dépendance, notamment des enfants autistes, cérébrolésés, polyhandicapés, sont privés du droit constitutionnel à l’éducation, par manque de places, de structures adaptées ou d’un arbitraire de la part d’écoles qui les excluent (cfr le manifeste du Gamp).

Concernant les professionnels de l’enseignement spécialisé, il est frappant de voir combien, en dehors de petites structures récentes nées de la dynamique de parents, la démobilisation hante les professionnels des grandes institutions, tant le cadre, les conditions et outils mis à leur disposition sont désuets, dépassés.
Des nouvelles technologies ou des pédagogies d’apprentissage telles que l’ABA, l’orthopédagogie, les assistances vocales sur tablettes etc. restent aux portes des établissements scolaires, faute de moyens et de considération de ces nouveaux outils.
Par ailleurs, il est consternant de constater l’absence totale de formation des enseignants (au braille, à la langue des signes etc.) lors de leur arrivée dans l’enseignement spécialisé. Il n’y a d’autres formations que sur le tas, au détriment des élèves qui pendant cette période, ne reçoivent pas les apprentissages qu’ils devraient recevoir. Face à cette situation et dans la perspective de l’inclusion, il est indispensable que dans le projet d’extension des études d’enseignant du Ministre Marcourt, soit mis en place une année d’étude où tout enseignant se formera à une pédagogie particulière de son choix : braille, langue des signes, pecs, Teach, orthopédagogie, méthode ABA, etc.

Concernant enfin la dynamique de la relation parent – école, outre le manque total de transmission des techniques et des pédagogies déjà évoqué, il est criant de constater combien les compétences des parents vis-à-vis de leur enfant n’est pas reconnue. Leurs aspirations et demandes sont généralement pris comme étant du déni : ils ne veulent pas admettre les limites ou incapacités de leur enfant.
La relation triadique (parent – professionnel – enfant) est mise à mal par la conviction de trop nombreux professionnels que des parents d’enfant en situation de handicap n’ont pas les compétences requises pour évaluer objectivement leur enfant.
Or s’il est un secteur de l’enseignement où le partenariat avec les parents est essentiel aux progrès de l’enfant ou de l’adolescent, il s’agit bien de celui de l’enseignement spécialisé.

Enfin, je m’en voudrais de ne pas inclure dans ce portrait la surcharge administrative exponentielle des directions d’école –tant de l’enseignement normal que du spécialisé -, qui nuit gravement à ce que devrait être réellement la fonction d’un directeur : celle d’être le capitaine d’un projet pédagogique au plus proche de ses troupes.

Conclusion :

Pour sombre que soit ce portrait , je reste convaincu qu’au sein de l’enseignement spécialisé, très nombreux sont les professionnels compétents et ayant une réelle volonté d’œuvrer à la meilleure éducation possible d’une population fragilisée auprès de laquelle ils ont choisi d’œuvrer.

Toute forme de handicap génère un coût en charge de la communauté. Veiller à réduire au maximum les handicaps revient ni plus, ni moins, à faire un pari sur l’avenir et précisément, un pari sur une réduction de ces coûts à charge de la société dans le futur.

Puisse ce document servir à une réflexion en profondeur de l’organisation de l’enseignement spécialisé.

Luc Boland
23/05/2013

10 commentaires:

Christophe a dit…

Qu'apprend Lou concrètement en classe ? Cela me rend triste de penser que Lou va s'ennuyer à l'école ! Va-t-il falloir trouver des alternatives à sa scolarité ? Un accompagnement individuel en classe, ça doit être lourd dans cet enseignement du type secondaire... Des cours particuliers à la maison, dur dur de se concentrer encore après l'école, ou alors peut-être le week-end. Ah! comment Lou vit-il sa scolarité, j'espère qu'il en retire quelque chose ! On peut quand même s'épanouir de relations humaines.

Luc Boland a dit…

Nicolas,
c'est sa maman qui supplée entièrement à tout ce qui ne lui est pas enseigné à l'école : la lecture du braille, le calcul, l'étude du milieu.
Lou n'aime pas l'école car il n'en comprend pas le sens, ni l'utilité.
Bref, on essaye de le motiver et de lui inculquer l'essentiel... :-(

Valérie C a dit…

Bon courage, vous tenez le bon bout!! N'y a-t-il pas moyen de lui faire suivre des cours par correspondance si l'école ne lui apporte même pas de relations sociales positives, au moins serait-il moins fatigué pour les apprentissages réellement efficaces!!

Valérie C a dit…

Je suppose que les apprentissages de Lou sont inclus dans le monde du papa mouton de Mr René et des autres ;-)

Luc Boland a dit…

Valérie,
des cours par correspondance pour aveugle me semble utopique. Ce qu'il lui faut c'est un enseignement personnalisé où la personne le reconcentre en permanence sur sa tâche et de plus, un apprentissage avec du concret (ludique et tactile) qui, comme tu le dis, s'inscrit dans son imaginaire.
on peut rêver...

Christophe a dit…

Autant de professeurs que de matières, il y a de quoi avoir le vertige ! On est bien au pays du surréalisme, comme vous le disiez si bien dans votre article du 02-02-2010 de ce même blog. Mais vous êtes positif et optimiste, en encourageant Lou. Encourageons donc aussi sa maman ! En souhaitant qu'un futur encadrement pour Lou pourra lui offrir un accompagnement adapté, comme vous le dites aussi, à sa réalité.

Annick a dit…

Bonjour Luc,

je comprends 10/10, ton discours concret et VRAI de 2013!

bonjour Christophe,
je peux témoigner qu'avec mon fils autiste de 26 ans,
la dernière ( me semble t il! ) lutte finale de toutes ces années, fut celle de son entrée en foyer d'hébergement puisqu il est en ESAT SAESAT de jour...
luttes avec l'ESAT d'abord, pour le faire reconnaître dans ses vraies problématiques...il est autiste, point loin d'être final,
car il a fallu faire exploser ce point et en faire jaillir ses point DE VIE pendant 26 ans...
c'est- heureux que la santé a permis de tenir le coup...
en France aussi il a fallu mobiliser, en après 21 ans, des bonnes âmes de pros,
CE LA EST, et c'est superbe, à voir l'épanouissement de ce jeune homme autiste de 26 ans, qui revient de loin,
fort mal l an passé, violent car mal entendu vu perçu,

les structures se sont réinterrogées, ont suivi formation en autisme par formateur dont le fils, asperger...

ET...ce à quoi on souhaite croire , en parents...

LES STRUCTURES L'aident, le soutiennent, lui donnent RESPECT, VIE, EQUILIBRE...

la lutte fut aussi avec le conseil général pr obtenir qu'il sorte chaque mardi jusque mercredi 13 H30, et trois weeks par mois...

un foyer d'accueil, pour quatre nuits, cela le fait grandir, sans le mettre en prison, loin de sa famille bien trop de jour...

CAR L AFFECTIF SAUVE DE BEAUCOUP!

Luc,
je te souhaite santé et courage et des pleins de retours dans cette grande lutte POUR LA VIE de ton fils, que je suis depuis des ans et des ans,
je vous embrasse la tribu de Lou.

Annick

Luc Boland a dit…

Merci Annick.
Ravi d'avoir de tes nouvelles.
Luc

Cheval A Rayures a dit…

La relation triadique (parent – professionnel – enfant) est mise à mal par la conviction de trop nombreux professionnels que des parents d’enfant en situation de handicap n’ont pas les compétences requises pour évaluer objectivement leur enfant.



comme cela est vrai.....
Quelle bataille cela représente-t-il...
Pourtant, les parents ne sont-ils pas les plus à même de connaitre leur(s) enfant(s)?

Et j'ai de plus en plus de mal à supporter cette barrière que représente les grilles de l'école. L'enfant est un et unique. Il ne change pas en franchissant le seuil, dans un sens ou dans l'autre. Alors pourquoi les informations le concernant devraient elles être cloisonnées...

Plein de forces et de courages pour un chemin qui n'est pas un long fleuve tranquille, celui de faire reconnaitre l'enfant, l'adulte, comme une personne, pas comme un individu...

Evelien a dit…

Luc
I am Evelien from the braille lettre a Lou. I do not understand the letter very well but i agree with you that people with a handicap shoud have the same rights as every body else. As you know i have a mild form of autism. and to get the help you need is in the Netherlands a bit difficult. Although i think it is better here than with you in Belgique. When i go on my own my parents struggle o get me the help i need. I have send you a lettre i hope you got it.

Keep up the goodwork you do for the handicapped.

Evelien (evelienvanhaaften@hotmail.com)